Récit · Du catalogue de Margen
Covadonga ouvre le dossier et deux auteurs apparaissent

Le dossier bleu reposait ouvert sur le pupitre de Covadonga Salvatierra, professeure de musique et nouvelle cheffe de la Banda Municipal de Valdelumbre. Sur la couverture, écrite à l'encre noire et à la règle, figurait une date : 8 septembre 1961. En dessous on lisait Marcha de la Fuente, pasodoble de procession, une marche à deux temps faite pour marcher, composée par Julián Requena.
Covadonga était arrivée au village en janvier. L'harmonie avait cent ans cet automne-là et elle voulait déposer les œuvres du répertoire propre, remettre les archives en ordre et imprimer un programme du centenaire sans titres approximatifs ni auteurs hérités d'oreille. La Marcha de la Fuente était le morceau le plus facile à identifier : on la jouait chaque 8 septembre derrière la statue de la patronne, et chaque famille de Valdelumbre savait fredonner au moins le trio, la partie centrale la plus mélodique.
Le plus difficile est apparu en ouvrant le dossier. Nuria Ferrer, archiviste de la maison de la culture, avait retrouvé le procès-verbal de la création et l'avis de décès du compositeur. Julián Requena, chef titulaire de l'harmonie pendant vingt-sept ans, était mort le 14 novembre 1958. Presque trois ans avant que son prétendu pasodoble ne résonne pour la première fois.
Covadonga a retourné la dernière feuille pour voir s'il y avait une dédicace. Près du pli inférieur, elle a trouvé une signature au crayon, gommée sans grande conviction. Sous la lampe des archives, on distinguait encore un M haut, un nom de famille commençant par R et une terminaison en « án ». Ce n'était pas le nom de Julián Requena.
Mateo Roldán, clarinettiste de quatre-vingt-un ans et ancien employé des postes, est entré cet après-midi-là pour la répétition. Il occupait le pupitre de seconde clarinette depuis son entrée dans l'harmonie, tout gamin. Covadonga lui a montré la couverture, la date et le verso.
Mateo n'a pas eu besoin de s'approcher pour reconnaître la signature. Il a retiré ses lunettes et a nettoyé les verres avec le bord de sa chemise.
— Tu sais qui a écrit ça ? a demandé Covadonga.
— Aujourd'hui on commence par le trio, dimanche le tempo nous a échappé.
— Mateo.
— La marche a déjà un nom et ça fait soixante-cinq ans qu'elle fonctionne. Range la feuille.
Il est retourné à son pupitre et a monté son anche sans lever les yeux. Nuria a refermé le dossier et l'a emporté aux archives : l'exposition du centenaire était chez l'imprimeur depuis lundi et elle ne comptait pas laisser un original traîner sur le lutrin haut des vieilles partitions.
Le lendemain matin, les deux femmes ont cherché le programme des fêtes de 1961. Le papier annonçait la création de la Marcha de la Fuente, « œuvre posthume de l'inoubliable maître don Julián Requena ». Le procès-verbal municipal approuvait le paiement de la composition, sans dire à qui. Nuria a aussi trouvé une lettre du bureau de l'harmonie adressée à la veuve de Requena. On la remerciait d'autoriser l'hommage et on promettait de garder le nom du maître sur la couverture.
— Le village savait qu'elle n'était pas de lui, a dit Covadonga.
— Au moins ceux qui ont signé ça le savaient, a répondu Nuria. Ce dont j'ai besoin pour l'exposition, c'est de savoir qui a posé les notes.
Les boîtes de parties séparées occupaient deux armoires métalliques. Une partie séparée est la feuille individuelle de chaque instrument : le trombone ne voit que ses mesures, la clarinette les siennes, et la caisse claire attend entre deux roulements. Nuria a repéré celles qu'avait utilisées l'harmonie des jeunes entre 1959 et 1962. Sur plusieurs figuraient des exercices recopiés par Mateo quand il avait quinze ans. Le garçon y avait écrit son nom, ses doigtés et ses repères de respiration avec un crayon très tendre.
Covadonga a posé la dernière feuille de la marche à côté de ces parties. Le R de Roldán commençait par un jambage trop long et revenait sur lui-même. Le chiffre huit se fermait d'abord par le haut. La lettre a se terminait par un petit trait horizontal. Les trois traits réapparaissaient dans la signature effacée. Même la pression se ressemblait : forte au début de chaque mot et presque épuisée à la fin.
Nuria a préparé une reproduction agrandie pour ne plus manipuler les originaux. La signature disait « Mateo Roldán ».
Elle est aussi retournée à l'armoire avec le livre de caisse de 1961. Sur la page de septembre, entre le paiement des anches et celui du car, il y avait une entrée de mille pesetas pour la composition de la marche, encaissée par Basilio Roldán, journalier : le père de Mateo. Un gamin de seize ans ne pouvait pas signer un reçu à la mairie.
Malgré tout, une signature au crayon et un reçu au nom du père pouvaient s'expliquer de plusieurs façons. Il restait à Covadonga à trouver le musicien à l'intérieur de la musique, et elle l'a trouvé à la mesure trente et un. Sur le conducteur, la page où le chef voit tous les instruments et que l'harmonie recopiait alors en sons réels, une note avait été écrite, grattée et corrigée. Le passage appartenait à la clarinette. En dessous figurait un do dièse très pâle ; au-dessus, définitif, un si naturel. Pour un autre musicien, c'était une correction ordinaire. Pour Covadonga, elle avait une direction précise.
La clarinette de l'harmonie était en si bémol : quand l'interprète lit un do, le public entend un si bémol, un ton plus bas. Transposer consiste à changer les notes écrites pour conserver le son juste. Un compositeur travaillant au piano aurait écrit directement sur le conducteur le si qui devait sonner. Quelqu'un qui aurait inventé la mélodie la clarinette entre les mains pouvait noter d'abord le do dièse qu'il était en train de lire et le corriger ensuite par le si qui sonnait réellement.
Le vendredi, elle a attendu que l'harmonie arrive au trio et a arrêté la répétition à la mesure trente et un. Elle a demandé aux clarinettes le passage tel qu'elles l'avaient écrit sur leur partie — un do dièse qui, sur une clarinette en si bémol, sonne si naturel — puis le même tour un ton plus haut, ce que disait la note grattée. Mateo a fait le vieux doigté avant qu'elle ait fini de l'expliquer. Les autres ont essayé et ont protesté : ce ré dièse écrit durcissait l'arrivée et obligeait à changer de doigts au milieu du tour. La bonne version tombait toute seule sous la main d'un clarinettiste et laissait la place pour respirer juste après.
Covadonga n'a rien annoncé. Elle a terminé la répétition, a attendu que les musiciens sortent et a demandé à Mateo de passer aux archives. Sur la table se trouvaient l'agrandissement de la signature, deux parties de jeunesse, la page du livre de caisse et la reproduction de la mesure trente et un. Elle ne lui a pas demandé d'avouer. Elle lui a montré le R, le huit, les mille pesetas de son père et la note transportée depuis une clarinette en si bémol.
Mateo a lu les papiers debout. Puis il a posé un doigt sur le do dièse gratté.
— Je l'essayais derrière l'entrepôt de mon père, a-t-il dit. Là je pouvais reprendre le trio sans qu'on me dise d'arrêter.
Il avait quinze ans quand il a écrit la première partie et seize le jour de la création. Julián Requena lui avait appris le solfège, mais il est mort avant d'entendre une seule note de la marche. La mairie de 1961 ne payait et n'inscrivait au programme que des œuvres signées par des musiciens diplômés. Mateo n'avait ni diplôme, ni contrat, ni l'âge de discuter la règle. Le bureau de l'harmonie voulait créer une musique nouvelle pendant la procession et dire adieu au maître qui avait formé la moitié du village.
L'accord s'est conclu entre le bureau, la famille Requena et le maire. Le pasodoble porterait le nom du maître mort ; Mateo recevrait l'argent sans figurer au programme. Pour les anciens, c'était un hommage et une solution administrative. Pour lui, c'était aussi une façon de cacher une œuvre qu'il craignait de voir refusée parce qu'elle était écrite par un apprenti.
La signature du verso a été sa seule désobéissance. Il l'a écrite la veille de la création et a tenté de l'effacer quand le président de l'harmonie l'a découverte. Elle n'a jamais complètement disparu. Mateo est resté au seconde clarinette parce que, depuis le second pupitre, personne ne le regarde. Il avait joué son pasodoble chaque mois de septembre pendant plus de six décennies.
— Pourquoi ne l'as-tu pas dit quand les règles ont changé ? a demandé Nuria.
— Ils m'ont laissé jouer quand la mairie ne voulait pas de mon nom, a-t-il dit, et il est resté à regarder son anche. Après, il n'y avait plus personne à qui le dire.
Covadonga a sorti le formulaire de dépôt. Elle a proposé de garder le titre, de citer Julián Requena comme maître honoré et de déposer la musique au nom de Mateo Roldán. Mateo a refusé une photographie dans le programme et tout discours pendant la procession. Il a accepté une ligne expliquant l'accord de 1961, à condition que l'autorisation de la famille Requena y figure aussi.
Clara Requena, petite-fille du maître et pharmacienne du village, connaissait la lettre de sa grand-mère et a apporté le jour même son autorisation par écrit, à une condition : que le programme dise les deux choses, qui avait composé et à qui l'on rendait hommage.
À la répétition suivante, Covadonga a expliqué pourquoi elle allait changer la couverture. Le joueur d'euphonium, qui la jouait depuis quarante ans, a dit que dans la procession les gens réclamaient la marche du maître Requena et que sous un autre nom ce ne serait plus la même ; Mateo lui a répondu de la jouer tout aussi fort. Une jeune clarinettiste a demandé à Mateo le doigté de la mesure trente et un ; il le lui a marqué sur sa partie et lui a ajouté où respirer.
Le programme du centenaire est parti à l'imprimerie avec deux lignes sous le titre : « Musique de Mateo Roldán, 1961. Dédiée au maître Julián Requena ». Avant la répétition du vendredi suivant, Covadonga a agrafé la couverture corrigée aux trente-deux parties et a laissé celle de Mateo ouverte à la mesure trente et un.