Pour ne pas t'oublier j'ai cessé de te nommer. Ce qui n'a pas de nom ne se perd pas : cela se dissout.
J'ai d'abord essayé l'habitude de te garder dans les choses : la tasse, le côté gauche du lit, la chanson qu'aucun de nous deux n'avait choisie et qui passait toujours.
Mais les choses trahissent. Elles s'usent, elles cassent, on les donne et un jour la tasse n'est plus qu'une tasse et le lit est large comme un pays sans frontières.
Alors j'ai changé de méthode. Je t'ai transformé en abstraction : non pas la couleur de tes yeux, mais l'idée de regarder. Non pas ta voix, mais la possibilité d'être appelé.
Ainsi je ne te perds plus quand j'oublie les détails. Tu es dans tout ce qui n'a pas encore de forme, au bord de chaque chose qui commence, dans la part du monde qui n'a pas encore eu lieu et qui, lorsqu'elle aura lieu, te ressemblera vaguement.