
31 octobre 1926. Charles Vance Millar, avocat canadien amateur de farces juridiques, meurt sans épouse ni enfants. Son testament ouvre une course qui s'achèvera avec quatre mères à égalité, neuf enfants chacune.
9 décembre 1926. Le testament passe à l'homologation à Toronto et les journaux le décortiquent. Millar a laissé des actions de l'Ontario Jockey Club à trois hommes — deux prédicateurs contre les courses et le propriétaire d'un hippodrome rival —, à condition qu'ils s'inscrivent comme actionnaires, et des actions de la brasserie O'Keefe aux pasteurs protestants de la ville et à chacune des loges d'Orange, une confrérie protestante de tradition abstinente. Parmi les clauses il y en a une que personne ne souligne encore : l'essentiel de la fortune ira à la femme qui donnera naissance au plus grand nombre d'enfants à Toronto pendant les dix années suivant sa mort.
Mars 1932. Cette clause change tout. La législature de l'Ontario dépose un projet de loi pour saisir l'héritage et le remettre à l'Université de Toronto ; la tentative échoue, et le nom sous lequel l'affaire passera à l'histoire s'impose dans la presse : Stork Derby, la course de la cigogne.
31 octobre 1936. Le délai de dix ans s'achève. Les tribunaux doivent décider quelles naissances comptent, quels registres sont valables et si une clause qui transforme la maternité en compétition peut être exécutée.
Décembre 1937. La Cour suprême du Canada confirme la validité du testament et refuse d'annuler la clause comme contraire à l'ordre public. La décision est publiée dans le recueil judiciaire de l'année suivante sous le titre In re Estate of Charles Millar, Deceased, [1938] R.C.S. 1.
1938. Annie Smith, Kathleen Nagle, Lucy Timleck et Isabel MacLean justifient chacune de neuf enfants dans la période. Les quatre sont à égalité et se partagent l'essentiel de la succession : les archives donnent le plus souvent cent dix mille dollars canadiens par famille, et les chiffres publiés à l'époque vont de cent mille à cent vingt-cinq mille.
Mai 1938. Lillian Kenny et Pauline Mae Clarke, qui réclamaient pour des enfants que le partage principal n'avait pas comptés, touchent 12 500 dollars canadiens chacune et retirent leurs recours.
1938, note finale. Le testament, signé à Toronto le 7 juin 1921, l'annonçait dès son premier paragraphe dix-sept ans plus tôt : « Ce testament est nécessairement insolite et capricieux, car je n'ai personne à ma charge ni de parents proches, et aucun devoir ne m'oblige à laisser quelque bien que ce soit à ma mort. » Trois degrés de juridiction et trente-six enfants plus tard, personne ne pouvait dire qu'il n'avait pas prévenu.