Ma grand-mère et moi ne parlions pas la même langue. Elle était venue de loin, déjà âgée, et les quelques mots que nous partagions s'épuisaient vite, comme de la petite monnaie.
Alors nous avons inventé autre chose. Elle m'apprenait à pétrir ; je lui apprenais les chansons de la radio en bougeant les lèvres très lentement pour qu'elle me copie. Nous nous comprenions par les mains, par la farine, par la façon qu'elle avait de m'écarter les cheveux du visage avant même que je sente qu'ils me gênaient.
Le dernier hiver, elle ne parlait presque plus aucune langue. Je m'asseyais près d'elle et je lui tenais la main sur la table, sans rien dire, parce que nous n'avions jamais eu besoin de rien dire.
Un jour elle a serré trois fois, très faiblement. Je ne sais pas ce que ça voulait dire. Mais j'ai serré trois fois moi aussi, et à son visage j'ai su que j'avais bien répondu.