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Curiosité · Du catalogue de Margen

Tu touches un nez et le cerveau en compte deux

Croise l'index sur le majeur de la même main. Ferme les yeux et pose entre les deux pulpes croisées le bout de ton nez. Beaucoup de gens sentent deux nez là où il n'y en a qu'un.

C'est l'illusion d'Aristote, qui l'a décrite il y a plus de deux mille ans. Dans la position habituelle, le côté extérieur de l'index et le côté extérieur du majeur ne peuvent pas toucher en même temps un seul petit objet : chaque surface signale un objet situé à un endroit différent. En croisant les doigts, tu amènes ces deux surfaces dans une combinaison exceptionnelle, mais la carte apprise garde son interprétation de toujours et attribue deux causes à deux contacts. Cette première épreuve ne touche pas les capteurs du muscle : elle touche la carte de la peau, qui travaille avec la posture que lui transmet la proprioception.

Cela marche aussi bien avec un petit pois ou avec la gomme d'un crayon, et cela se défait dès que tu regardes : il suffit d'ouvrir les yeux pour que le nombre d'objets revienne à un. La vue gagne la discussion immédiatement parce qu'elle offre une explication plus stable : un nez, deux points de contact.

Ce que tu viens de tromper s'appelle la proprioception, la perception de la position et du mouvement de son propre corps. Étends maintenant une main sous la table et bouge le pouce sans le regarder : tu sais où il est parce que ton cerveau calcule sa position. Il n'a pas de mètre ruban dans le bras et ne reçoit aucune photographie continue. Il combine des signaux venus des muscles, des tendons, des articulations et de la peau, choisit ceux qui sont d'ordinaire fiables et construit une réponse avant que tu aies à y penser. Si ces sources racontent des histoires incompatibles, il n'arrête pas le système pour enquêter : il choisit l'interprétation qui colle le mieux à son expérience.

Il reste quatre montages. Les deux suivants, tu les fais seul ; les deux derniers demandent un assistant.

Ouvre les bras en croix, ferme les yeux et rapproche lentement les bouts de tes deux index devant ta poitrine. Fais-le une seule fois, sans les chercher. La plupart des gens ratent d'un ou deux centimètres : un doigt passe au-dessus de l'autre, ou ils se croisent. Ouvre un œil et recommence : maintenant ils se rejoignent du premier coup. C'est la même épreuve qu'un neurologue demande en consultation, et elle ne mesure pas l'adresse, elle mesure à quel point ton cerveau se fie à ce que lui racontent les bras quand il n'a rien pour les recouper. Les yeux ouverts, il n'a pas besoin de se fier : il regarde.

Oskar Kohnstamm a décrit le troisième en 1915, et on s'en sert toujours au laboratoire pour étudier le mouvement involontaire. Mets-toi dans l'encadrement d'une porte, laisse les bras pendre et pousse le dos des mains vers l'extérieur contre les montants, avec une force soutenue et sans à-coups, pendant trente bonnes secondes. Compte lentement. À la fin, fais un pas en avant, sors du cadre et laisse les bras morts sans rien tenter.

Chez beaucoup de gens, les bras se mettent à monter tout seuls. Ce n'est pas que tu aies envie de les lever : ils se lèvent, lentement, et si tu essaies de les arrêter tu remarques qu'il faut faire un effort pour les en empêcher. Une contraction intense et soutenue peut laisser une post-contraction involontaire dans les muscles qui écartent le bras du corps, et quand le montant disparaît, cette activation ne trouve plus rien contre quoi pousser. Cela n'arrive pas à tout le monde et la durée change beaucoup d'une personne à l'autre ; on l'observe généralement pendant des dizaines de secondes. Au laboratoire, l'épreuve se fait la vue masquée, parce que regarder le bras introduit un signal qui entre en concurrence avec celui du muscle. Et pendant que le bras monte, ta sensation d'être immobile reste intacte.

Cherche pour la quatrième épreuve une main en caoutchouc d'aspect réaliste ou bourre un gant jusqu'à ce qu'il garde une forme proche de la tienne. Il te faut en plus un carton, deux pinceaux identiques et une autre personne. Assieds-toi devant une table. Place une de tes mains derrière le carton pour ne pas la voir et pose la fausse devant, orientée de la même façon et à peu près à la place que ton bras pourrait occuper. Ne regarde que la fausse.

Demande à l'autre personne de passer un pinceau sur un doigt de ta main cachée et l'autre sur le même doigt de la main factice, en même temps, dans la même direction et au même rythme. Dans l'expérience d'origine, le brossage a été maintenu dix minutes ; compte sur plusieurs, pas sur une. Concentre-toi sur le pinceau que tu vois. Une partie des participants a fini par localiser le frôlement sur la main artificielle et par éprouver un certain sentiment d'appartenance à son égard.

Matthew Botvinick et Jonathan Cohen ont décrit ce transfert dans Nature en 1998. La synchronie est décisive : si les deux pinceaux sont décalés, l'explication commune perd sa force. La vue affirme « on touche cette main » et la peau affirme « on me touche maintenant » ; quand les deux signaux coïncident, le cerveau peut accepter que la main visible fasse partie du corps et y déplacer la position ressentie de la main réelle.

Garde la dernière épreuve pour le moment où tu auras un appareil de massage capable de maintenir une vibration rapide et constante, proche de cent cycles par seconde.

Assieds-toi, ferme les yeux et touche doucement le bout de ton nez avec les doigts d'une main. Garde le coude plié sans forcer. Demande à l'autre personne de poser l'appareil sur le tendon du biceps, la bande ferme près du pli intérieur du coude et jamais sur l'articulation, pendant quelques secondes, et de le retirer si cela gêne.

La vibration active les fuseaux neuromusculaires, les capteurs qui signalent les changements de longueur du muscle. Pour le système nerveux, cette décharge ressemble au signal que le biceps s'allonge et que le coude s'étend. Mais tes doigts continuent de toucher ton nez. Le cerveau doit concilier les deux nouvelles : la main semble s'éloigner du visage et, en même temps, elle lui reste attachée par le toucher. Certaines personnes sentent alors que leur nez s'allonge, que leurs doigts s'étirent ou que les deux changent de forme.

James Lackner a publié dans Brain, en 1988, des expériences où la vibration musculaire modifiait en quelques secondes la forme et l'orientation corporelles perçues. L'illusion dite de Pinocchio est particulièrement claire parce qu'elle oppose un signal musculaire manipulé à un contact facial qui, lui, ne bouge pas. Face au conflit, le calcul croit le muscle avant de croire le visage.

La fréquence compte, et c'est pourquoi n'importe quel appareil ne fait pas l'affaire : les capteurs qui répondent ainsi travaillent surtout entre soixante-dix et cent vingt cycles par seconde, et hors de cette bande l'illusion s'éteint. Change de muscle et le sens change : avec la vibration sur le triceps, le muscle qui tend le coude, le cerveau déduit le contraire, que le bras se plie, et certains sentent alors leur doigt s'enfoncer dans leur visage.

Ferme les yeux, croise tout de suite l'index et le majeur et touche une seule fois le bout de ton nez.