Idée · Du catalogue de Margen
Stanford a promis un diplôme et les enfants ont moins dessiné

En 1973, Mark Lepper, David Greene et Richard Nisbett, trois psychologues de l’université Stanford, sont entrés dans une classe de maternelle avec une condition étrange : seuls leur convenaient les enfants qui aimaient DÉJÀ dessiner. Ils ont passé plusieurs jours à observer le jeu libre derrière une glace sans tain et ont retenu ceux qui prenaient les feutres sans que personne le leur demande.
C’étaient cinquante et un gamins de trois à cinq ans, de l’école maternelle de l’université elle-même. On les a répartis en trois groupes. Au premier on a montré, avant de commencer, un diplôme avec un ruban et son nom écrit dessus, en lui disant qu’il l’emporterait s’il dessinait. Au deuxième on n’a rien promis et, à la fin, on lui a donné par surprise le même diplôme. Au troisième ni prix ni promesse : des feutres, un point c’est tout. Chaque enfant a dessiné seul, un court moment, dans une pièce à part, avec un adulte qui faisait la conversation.
Le diplôme était un carton avec une étoile dorée, un ruban rouge et la mention Bon joueur.
Une ou deux semaines plus tard, ils sont revenus dans la classe, ont posé les feutres sur la table un jour ordinaire, sans adultes visiblement occupés à noter quoi que ce soit, et ils ont chronométré. Ceux du prix surprise et ceux du groupe sans prix ont dessiné autant que d’habitude. Ceux du diplôme promis ont dessiné à peu près moitié moins de temps. La mesure a été prise ainsi, discrètement et dans leur classe habituelle, pour qu’aucun enfant ne relie ces feutres au diplôme de deux semaines plus tôt.
On ne leur avait rien retiré, et personne ne les avait grondés. On leur avait seulement dit une fois, gentiment, que dessiner servait à obtenir un papier avec un ruban.
Et ceux du prix surprise avaient reçu exactement le même carton avec exactement le même ruban. La seule chose qui changeait, c’était le moment où on le leur avait dit.
On appelle cela l’effet de surjustification, et ce qu’il dit est étroit : si quelqu’un fait déjà une chose par plaisir, mettre un prix sur cette chose est la façon la plus rapide de découvrir ce que valait le plaisir. Il n’est question ni de salaires ni de loisirs en général.
Cinquante ans de réplications ont délimité l’effet jusqu’à le réduire à une condition qui se reconnaît seule : la récompense doit être promise à l’avance et sonner comme un contrôle (« si tu fais ça, je te donne ça »). Un éloge précis pour ce que quelqu’un vient de faire ne casse rien. La synthèse la plus citée — une méta-analyse signée en 1999 par Edward Deci, Richard Koestner et Richard Ryan, réunissant 128 expériences — s’est arrêtée à cette même frontière : les récompenses tangibles et attendues font chuter la motivation propre, les éloges verbaux non. Transposé à un bureau — et c’est ma lecture, pas un résultat de laboratoire — une prime sur chaque panne réparée obtient bien des pannes réparées, et met au passage un prix sur quelque chose qui, jusque-là, se faisait gratuitement.
Traduit en demain matin :
1. Avant d’offrir quoi que ce soit, vérifiez si cela se produit déjà. Si votre enfant ouvre des livres tout seul, si un collègue répare des choses à l’atelier parce que ça l’amuse, si vous jouez de la guitare le dimanche : ça marche déjà sans que vous mettiez de l’argent par-dessus.
2. Demandez ce qui s’est passé à l’intérieur, pas le score. « Quel passage t’a surpris ? » plutôt que « tu en es à combien de pages ? ». « Comment as-tu trouvé la panne ? » plutôt que « tu en as clôturé combien aujourd’hui ? ».
3. Si vous voulez fêter la chose, fêtez-la après et sans l’avoir annoncée. Le dîner parce que le livre est fini, oui ; le dîner promis pour chaque livre, non. La différence, c’est que le second était convenu d’avance.
4. Gardez les récompenses négociées pour ce que personne ne ferait par plaisir : ranger des archives, prendre le service du samedi, remplir de la paperasse. Là, il n’y a aucune motivation à protéger et le marché est honnête.
5. Si vous avez déjà monté un système de points et voulez le démonter, ne le retirez pas en silence ni du jour au lendemain : payez ce que vous avez promis, expliquez que l’accord était en train de transformer en obligation quelque chose qui était un plaisir, et cessez d’annoncer le suivant.
Et une dernière, la moins chère de toutes : quand vous surprenez quelqu’un en train de faire par plaisir une chose qui vous arrange aussi, ne lui promettez rien en échange de la suite. Dites-lui après ce qui vous a plu, si vous voulez, mais après et sans marché.